Colloque à l'Università di Corti le vendredi 19 novembre sur les perspectives de la Corse, débat le lendemain à Bastia sur la spéculation immobilière... l'importance de la remise en cause du système mafieux a été soulignée par de nombreux intervenants, et pas que des porte-paroles du Cullettivu...


Colloque à l'università di Corsica
Colloque à l'università di Corsica

Le rôle de lanceur d’alerte consiste, principalement,  à prendre la parole pour évoquer des sujets jusque là abordés du bout des lèvres. Désormais le thème de l’emprise mafieuse s’impose et bénéficie d’un large consensus. Dépassés les débats sémantiques sur l’existence d’une mafia, c’est aujourd’hui un thème central.

Ce le fut en tous cas à l’Università de Corti où de nombreuses interventions de la tribune et de la salle ont situé, sans euphémismes, les enjeux. Ce le fut également  au Palais des gouverneurs à Bastia, où, il est le vrai, le thème était source d’inspiration : la spéculation immobilière ! Le Cullettivu Maffia No’ a vita iè ne vise ni à se substituer aux juges, aux policiers, aux élus, aux syndicats. Sa seule ambition est que l’on ne détourne plus les yeux face à l’enlisement culturel suscité par la porosité politique, les pressions économiques et les assassinats. À  l’évidence, cette parole est de plus en plus partagée, on peut s'en réjouir pour que les lignes bougent et cessent les dénis.

Mais l’action de l’association anti-mafia  ne se limite pas au débat. Elle s’informe, met en synergie, sensibilise, s’organise, communique, tape à plusieurs portes, rappelle des engagements. Un gros chantier qui bénéficie de l’immense soutien des insulaires. Alors il n’est certes pas facile de s’afficher anti-mafieux en Corse car c'est dérangeant, y compris autour de soi. Mais c’est là qu’intervient l’expérience des membres d’une association qui ne se veulent ni moralisateurs, ni pontifiants. Ils s'efforcent d’organiser le plus grand nombre possible de citoyens pour que cessent ces silences qui tuent.


Débat sur la spéculation immobilière à Bastia
Débat sur la spéculation immobilière à Bastia

le Lundi 22 Novembre 2021 à 16:56 | Commentaires (0)

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Dans une lettre adressée à la Présidente de l'Assemblée de Corse et au Président de l'Exécutif le Cullettivu les exhorte à"tenir leurs engagements car la "situation est grave". Après avoir souligné que" jusqu’à présent, que les élus de la CDC se sont singulièrement tenus à l’écart de la prise de conscience qui se dessine". l'association informe qu'elle va demander une entrevue au Premier Ministre lors de sa prochaine visite dans l'île


Le Cullettivu demande à ce que soit  enfin fixée la date de la session extraordinaire sur la Mafia

Collectif A Maffia Nò A Vita Iè

39 Rue César Campinchi

20 000 Bastia

A Monsieur le Président du Conseil Exécutif

De la Collectivité de Corse

22 Cours Grandval

BP215 - 20187 Ajaccio Cedex 01

 

Bastia le 3 novembre 2021

 

 

 

Monsieur le Président,

 

Depuis la création de notre collectif A Maffia No, A Vita Iè, nous n'avons cessé de dénoncer l'emprise mafieuse sur la société corse.

 

Nous sommes allés à la rencontre de nos concitoyens pour débattre avec eux, et nous avons pu constater que la parole commençait à se libérer sur ce thème considéré comme tabou.

 

Nous avons rencontré les représentants de L’État, les Préfets, les Procureurs ainsi que le Chef de Cabinet du Président de la République pour leur faire part de nos préoccupations face au peu de résultats obtenus dans la lutte contre la maffia mais aussi pour exiger des moyens humains supplémentaires, ainsi qu'une évolution de la législation comparable à celle qui a été mise en œuvre avec succès, en Italie.

 

Nous avons également rencontré les principaux élus de la Corse et nous leur avons adressé pendant la campagne des élections territoriales, un questionnaire dans lequel nous leur demandions entre autres, de se prononcer clairement sur l’existence d’un système mafieux dans notre Île.

 

Force est de constater jusqu’à présent, que les élus de la CDC se sont singulièrement tenus à l’écart de la prise de conscience qui se dessine. Pourtant, elle vient d’être confirmée avec éclat, par des magistrats confrontés chaque jour aux ravages du grand banditisme, qui reconnaissent dans un rapport révélé par le quotidien Le Monde, que la Corse se trouve effectivement, comme nous l’affirmions avec le collectif Massimu Susini, sous emprise mafieuse.

 

L'heure est grave et le temps presse :  nous l'avons rappelé sans que cela émeuve outre mesure nos élus, dans une conférence de presse tenue devant les grilles de l'Assemblée de Corse où se tenait une réunion, il y a un peu plus d'un mois.

 

Dans ces conditions nous revenons vers vous afin que soit enfin fixée sans plus tarder, la date à laquelle se tiendra la session extraordinaire consacrée aux dérives mafieuses, au grand banditisme et à l’affairisme qui sont pour nous indissolublement liés, dont plus personne ne doit ignorer les dangers pour la Corse et les Corses.

 

Par ailleurs, nous vous informons qu’inquiets de la situation de la Corse face au fléau de la mafia, nous demandons à rencontrer le Premier Ministre lors de sa prochaine visite dans l’île.

 

Dans l'attente d'une réponse que nous espérons positive, nous vous prions d’agréer Monsieur le Président, l’expression de notre haute considération.

 

Pour le collectif, Dominique Bianconi


le Jeudi 11 Novembre 2021 à 08:44 | Commentaires (0)

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Le Cullettivu a rapidement réagi à la réponse sur le pole anti-mafia faite au député Colombani lors de la séance des questions au gouvernement...



le Mercredi 3 Novembre 2021 à 07:55 | Commentaires (0)

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Retrouvez l'article du journaliste d'investigation Jacques Follorou du quotidien Le Monde publié ce samedi 23 octobre.



Le moral est en berne au sein de la justice chargée de lutter contre le crime organisé corse. Début 2020, un rapport confidentiel a été transmis à la chancellerie pour défendre la création d’un pôle antimafia doté de pouvoirs spéciaux, afin de faire reculer un fléau qui défie l’autorité de l’Etat sur une partie de son territoire.
 
Début octobre, lors d’un comité de pilotage, à Marseille, de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) en matière de crime organisé, ses membres ne cachaient pas leur déception face à l’absence de réponse du ministère et au manque de « volonté politique ». Après avoir examiné les   demandes,   le   ministère   estime,   pour   sa   part,   que   l’organisation actuelle « fonctionne plutôt bien ».

Le Monde a eu accès à ce document rare d’une centaine de pages, qui porte les attentes de la JIRS de Marseille, chargée de la Corse. Pour appuyer son propos, elle dresse le bilan de dix ans d’affaires et livre une analyse fouillée du système criminel insulaire. Dans l’histoire judiciaire, c’est la première fois qu’un tel panorama est brossé. Il repose sur près de 150 dossiers traités entre 2009 et fin 2019. Il concerne plus d’une quarantaine de personnes condamnées ou mises en examen. Huit cents ans d’emprisonnement ont été prononcés dans ces affaires et plus de 15 millions d’euros d’avoirs saisis. La conclusion de ce travail est sans appel : « Le banditisme corse revêt toutes les formes du phénomène mafieux. »
 
« Recueil de témoignages très difficile »

Forte de ce constat, pourtant   largement   nié   par   l’Etat,   la   JIRS   estime   qu’il convient « d’évaluer [ses] besoins afin d’optimiser [son] action », sans quoi ce pouvoir parallèle continuera de sévir sur l’île et sur le continent. Une manière de dire que, faute d’un bon diagnostic sur la nature de cette violence qui a pris en otage l’île de Beauté et d’une réponse adéquate, la justice continuera de lutter à armes inégales contre la mafia corse.
 
Il convient, soulignent les auteurs du rapport, « d’analyser les échecs de la JIRS, qui sont souvent la conséquence du manque de moyens et d’une législation mal adaptée, ainsi que la nature même de cette criminalité mafieuse jouant sur la déstabilisation et l’abus de manœuvres dilatoires, et imposant l’omerta et la terreur ».
 
La JIRS revendique quelques succès, dont « la déstabilisation et l’affaiblissement de clans criminels », notamment grâce à la mise en œuvre de nouvelles techniques d’interception des communications
 
La JIRS avoue son impuissance face au « système mafieux ». Elle dit être confrontée à une violence qui associe « les crimes de sang pour préserver une emprise sur un territoire » à la vendetta. En Corse, observe-t-elle, « l’interpénétration du banditisme, de l’économie et de la politique » lui complique la tâche. « Les nombreux règlements de comptes ont pour cause non seulement le contrôle des marchés illicites – stupéfiants, jeux, machines à sous –, mais aussi des activités légales – sécurité, spiritueux, immobilier. »
 
Enfin, l’omerta, l’insularité et un maillage social très serré « rendent très difficile le recueil de témoignages (…), quels que soient les individus – élus et fonctionnaires, y compris ceux issus des forces de l’ordre ». La JIRS constate, désabusée : « Si tous sont prompts à dénoncer les dérives mafieuses, aucun ne se risque à parler à visage découvert. »
 
Alors, certes, la JIRS revendique quelques succès, dont « la déstabilisation et l’affaiblissement de clans criminels », notamment grâce à la mise en œuvre de nouvelles techniques d’interception des communications « adaptées à la complexité du banditisme corse et à sa structuration de type mafieux ». Elle se félicite aussi de la création, en 2015, d’un « bureau de liaison corse » regroupant des magistrats des JIRS de Marseille et de Paris, ainsi que des tribunaux de Bastia et d’Ajaccio, et de la mise en place de « nouvelles méthodes de travail » rapprochant les équipes œuvrant sur les faits financiers et criminels.
 
« Extrême sensibilité des dossiers corses »
 
Toutefois, la liste des « écueils » et des « besoins » est autrement plus longue. En raison de moyens insuffisants – magistrats, assistants spécialisés – face à « la technicité et la complexité des investigations » et « aux avocats pugnaces » dont les mafieux corses peuvent s’offrir les services, le traitement des dossiers est « beaucoup trop long » et « la proportion de faits non élucidés est importante ». Enfin, regrette la JIRS de Marseille, « l’hypermédiatisation des dossiers corses » serait devenue « une vraie difficulté pour le bon déroulement des enquêtes ».
 
La JIRS a donc soumis ses solutions à la chancellerie pour que la justice française mette ses institutions à l’heure de l’antimafia, comme ont pu le   faire   l’Italie   ou   les   Etats- Unis. « L’extrême sensibilité des dossiers corses » et « la dangerosité de certaines des figures du banditisme corse » imposent, selon le rapport, un « recrutement profilé » de magistrats expérimentés et spécialisés, dont le nombre doit augmenter de manière sensible et dont le travail doit être sanctuarisé à cause de « l’énorme pression que fait peser ce type de dossier ».
 
Dans son rapport, la JIRS souhaite que le gouvernement « réfléchisse » à la création « d’un service de police judiciaire unique qui réunirait les enquêteurs de la police et de la gendarmerie », mieux adapté « au caractère exceptionnel du banditisme corse ». Un premier pas avait été franchi, en 2013, lorsque la police judiciaire avait affecté une brigade nationale à la seule criminalité en Corse.
 
La JIRS insiste également sur la nécessité de créer une cour d’assises spéciale composée de magistrats professionnels et non plus de jurés pour les assassinats commis en bande organisée, à l’instar des crimes terroristes et de ceux relatifs à des trafics internationaux de stupéfiants. « Ce serait une avancée majeure (…) pour sécuriser l’issue des procédures visant le banditisme corse. »
 
Modifier la loi dite « du repenti »

Lutter contre la mafia exige, enfin, d’après la JIRS, de modifier le cadre légal existant, en particulier la loi dite « du repenti », seul outil permettant aujourd’hui d’accéder à une parole venant du cœur d’un système mafieux.
 
Or, le texte actuel considère qu’un individu ayant participé à un projet criminel ayant entraîné la mort ou une infirmité permanente ne peut pas bénéficier du statut de repenti, vidant la loi d’une grande partie de son efficacité. « Le législateur doit se saisir du problème », avait déjà déclaré au Monde, fin avril, Bruno Sturlèse, le président de la Commission nationale de protection et de réinsertion des témoins.
 
Au sein de la chancellerie, d’aucuns tiennent à nuancer la portée de ce rapport. « Nous n’avons pas été formellement saisis d’une demande de création d’un pôle antimafia. On n’a, dès lors, jamais dit non à cela. » La même source ajoute que la JIRS de Marseille peut déjà organiser en son sein, si elle le souhaite, une forme de spécialisation sur les dossiers corses. De même, selon elle, « si ces affaires de crime organisé corse sont effectivement dispersées dans diverses structures, sur l’île, à Marseille et à Paris, des instances de coordination assurent le lien entre toutes les procédures et cela fonctionne ».
 
Par ailleurs, les services du ministère ont étudié les autres revendications de la JIRS de Marseille. Une éventuelle refonte de la loi dit « du repenti » ? Ils ont jugé sa réécriture « trop lourde, car elle obligerait à retravailler de très nombreux articles ». La question des moyens ? « Les effectifs marseillais doivent croître selon la circulaire de politique pénale

territoriale diffusée le 13 octobre. » La création d’un service de police judiciaire unique en Corse ? « Cela ne dépend pas de la chancellerie. » La professionnalisation des cours d’assises ? « C’est un sujet complexe et les magistrats sont très partagés sur l’extension au reste. »
 
L’actuel garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti, ex-avocat de criminels corses, et certains de ses confrères s’étaient élevés, en 2017, contre la création d’une « juridiction d’exception » en matière de crime organisé, estimant que le fait de ne pas arriver à démontrer des accusations ne justifiait pas « de changer le système ».
 
Jacques Follorou
 

le Samedi 23 Octobre 2021 à 21:56 | Commentaires (0)

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L’appartement parisien d’un mafieux calabrais sert à héberger une victime d’un réseau de proxénétisme… Un article du « Monde » à dévorer…
Cette affaire se situe dans un nouveau contexte juridique.


Un bel exemple de redistribution sociale de biens mafieux à suivre pour la Corse…

En avril 2021 le parlement français adoptait définitivement la loi sur la redistribution sociale des biens saisis aux mafieux.

Il s'agit là d'un dispositif très efficace de la lutte contre la mafia que l'Italie utilise depuis de nombreuses années.

Et pourtant le décret d'application de cette loi en France n'est toujours pas paru.

Cela n'a pas empêché heureusement l'attribution de l'appartement parisien d'un mafieux calabrais à l'association Le Nid qui vient en aide aux femmes  victimes des réseaux de prostitution afin d'en faire un hébergement d'urgence ou de ré insertion.

L'administration dispose de nombreux biens saisis à des voyous,  y compris en Corse et notre île pourrait être l'un des premiers territoires où s'applique cette redistribution sociales de biens mal acquis.

Cela ne serait que justice


 

Comment l’appartement parisien d’un mafieux calabrais est redevenu français

Par Thomas Saintourens et Simon Piel

Publié le 15 octobre 2021

Gioacchino Campolo, roi des machines à sous truquées et champion du blanchiment, est mort en juin, à l’âge de 82 ans. Son immense patrimoine comprenait notamment un appartement à Paris, qui, en accord avec la justice italienne, a été récupéré par la France.

C’est un petit appartement tranquille, fenêtre sur cour, idéal pour qui recherche la discrétion. Un refuge au cœur de Paris, occupé depuis ce printemps par une quadragénaire d’origine marocaine, rescapée d’une vie de souffrances aux mains d’un réseau de proxénétisme. Ballottée depuis l’adolescence des bas-fonds d’Istanbul jusqu’aux rues de Belgrade, Skopje, Vienne et Paris, elle entame sa délicate reconstruction dans ce deux-pièces de 40 m2 situé dans l’un des quartiers les plus cossus de la capitale. Le précédent occupant, un Italien, appréciait lui aussi le calme du lieu et la proximité avec les joailliers de la place Vendôme, chez qui il payait cash, lui qui voyageait toujours avec des valises de billets. Le « signor Campolo » aimait arpenter la capitale française incognito, lors de brèves vacances, loin des tourments de son fief, la ville de Reggio de Calabre, à l’extrême sud de l’Italie.

Là-bas, Gioacchino Campolo, décédé en juin à l’âge de 82 ans alors qu’il était aux arrêts domiciliaires, était surnommé « le roi du vidéo poker ». Depuis les années 1970, cet « entrepreneur » à la carrure de boxeur poids lourd et aux sourcils broussailleux avait fait des machines à sous, truquées par ses soins, un juteux monopole. Les initiés l’affublaient aussi d’un autre surnom, « l’uomo lavatrice » (« l’homme machine à laver »). Il faut dire qu’il n’avait pas son pareil pour blanchir l’argent de plusieurs familles de la ’Ndrangheta, la mafia locale, en particulier celui des cosche (« clans ») Stefano et Libri, parmi les plus puissants de Reggio. Allié zélé de leur prospérité, il bénéficiait, en retour, de leur protection.

Ne pouvant se prévaloir d’une quelconque hérédité criminelle, Campolo grenouillait dans cette zone grise où se mêlent économies réelle et souterraine, cols blancs et hommes de main. En fidèle complice des clans, il savait user de la menace pour assurer à la fois le recyclage de l’argent sale et son train de vie de nabab. Détenteur de 27 comptes en banque, il était le propriétaire, direct ou indirect, de 260 maisons, terrains et locaux commerciaux. Un « hédoniste », un « collectionneur »… Ainsi le définissent les enquêteurs qui ont participé à sa traque.

Confiscations préventives

Sa chute remonte à 2010, année de sa condamnation à seize ans de prison pour « extorsion aggravée au moyen de méthodes mafieuses », au terme de plus d’une décennie de filatures. Au moment de saisir ses biens, les enquêteurs italiens constatent qu’un seul se trouve hors du pays : l’appartement parisien, estimé en 2019 à 560 000 euros. « Pour les mafieux de la ‘Ndrangheta, Paris est généralement une destination d’affaires, détaille Gaetano Paci, procureur adjoint de Reggio de Calabre. Mais pour Campolo, qui adorait la capitale française et ses boutiques de luxe, c’était un pied-à-terre, un investissement personnel pour son bon plaisir. »

Informé qu’une enquête avait été ouverte à son encontre dès la fin des années 1990, « l’uomo-lavatrice » avait pris soin de mettre au nom de ses enfants, à peine majeurs, les baux de ses nouvelles acquisitions. Ainsi son deux-pièces était-il officiellement propriété conjointe de son fils Demetrio, de sa fille Ivana et de sa sœur Adriana.

 

Que faire des biens qui ont appartenu à des criminels quand la justice ordonne leur saisie ? D’un pays à l’autre, les stratégies varient. La France les revend aux enchères et récupère l’argent pour les caisses de l’Etat. L’Italie, où les confiscations « préventives » étaient en vigueur dès 1982 pour lutter contre la mafia, a adopté, en 1996, une loi plus innovante, permettant de léguer à des œuvres sociales le patrimoine confisqué au crime organisé.

Cette disposition, reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme en 2014, est devenue la marque de fabrique de la justice transalpine. Le pays recense ainsi plus de 35 000 biens immobiliers confisqués, dont près de la moitié ont été redistribués. En Calabre ou ailleurs, on ne compte plus les villas de « boss », piscine incluse, transformées en centres de vacances pour enfants défavorisés, les champs de tomates ou d’oliviers destinés à une production estampillée « antimafia », et les immeubles réaménagés en locaux administratifs.

A lui seul, le patrimoine de Campolo a occupé à temps plein les administrateurs de l’Agence nationale pour l’administration des biens confisqués à la criminalité organisée (ANSBC). Rien qu’à Reggio, 240 biens ont dû trouver un nouvel usage ou simplement revenir à leur destinataire naturel. Dans le lot figure même le palais abritant le Tribunal de surveillance, qui fut, un temps, chargé de statuer sur l’incarcération de « l’uomo lavatrice »…

Celui-ci possédait aussi sept voitures de luxe, six motos et une somptueuse collection d’œuvres d’art. Evaluée à 432 millions d’euros, celle-ci se composait de bas-reliefs, de vasques antiques, de marbreries rares et, surtout, de 119 tableaux, dont bon nombre envahissaient les murs de son appartement de Reggio. Si 22 d’entre eux étaient des faux, parfois grossiers, il y avait également d’authentiques chefs-d’œuvre : un Fontana, un Pirandello, un De Chirico, et deux Dali, dont un « Romeo e Giulietta » accroché dans la cuisine comme un vulgaire calendrier des Postes. Ces toiles enrichirent, en 2016, la collection du Palazzo della cultura de la ville, devenu ainsi l’un des musées les plus réputés d’Italie du Sud.

Symboles forts

De l’avis des spécialistes, ces confiscations ont une puissante portée symbolique. « Les mafieux craignent plus de perdre leurs biens que de faire cinq ou dix ans de prison », assure Francesco Menditto, un magistrat membre de l’ANSBC, qui fut l’une des chevilles ouvrières du « dossier » parisien. « C’est un coup très fort porté à leur prestige, comme une gifle humiliante reçue devant tout le monde. »

Lors des opérations de saisie effectuées hors d’Italie, la règle est simple : 50 % reviennent aux finances du pays « hôte » et 50 % à l’Etat italien. Ce partage aurait dû s’appliquer à l’appartement de Campolo. Mais un appel téléphonique a changé la donne. Début 2018, le procureur de Reggio de Calabre, Giovanni Bombardieri, appelle Pascal Gand, magistrat français de liaison en poste à Rome. Sa proposition ? L’Italie donne à la France le logement de Campolo, à condition qu’il soit réutilisé à des fins sociales, comme le prévoit la loi italienne. Débute alors une autre histoire, celle qui, des années plus tard, fera du pied-à-terre de « l’uomo lavatrice » un refuge pour les victimes de réseaux de prostitution.

L’accord proposé par le procureur Bombardieri n’est pas simple à mettre en œuvre. Il faudra des trésors de patience et de diplomatie pour convertir la France à la méthode italienne. C’est une première mondiale pour Rome, qui y voit l’occasion de promouvoir son « modèle » à l’étranger et de prouver les vertus de la coopération.

Pour les Français aussi, ce serait inédit. Mais le ministère de l’économie et des finances – tutelle de l’Agence française de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc) avec le ministère de la justice – craint pour sa ligne comptable et redoute l’entrée dans un nouveau paradigme. Selon les informations du Monde, le ministère s’inquiète même du montant des charges de copropriété impayées par le mafieux calabrais quand il en était encore propriétaire, et émet le souhait que l’Etat italien s’acquitte de cette dette de 22 000 euros… Du côté du ministère français des affaires étrangères, on souligne l’absence de cadre législatif nécessaire à la conduite du projet. Il va falloir modifier la loi et convoquer le Parlement, dit-on en substance.

En février 2018, plusieurs magistrats français sont invités à constater la reconquête de l’Etat italien sur les structures mafieuses dans la région de Rome : au port d’Ostie, la maison du boss local est désormais occupée par un commissariat ; les studios de cinéma Tiburtina ont été confisqués à la mafia et sont gérés dorénavant par la municipalité ; à la Casa di Leda, une luxueuse villa saisie à un groupe criminel offre aujourd’hui une alternative à la prison à des détenues ayant de très jeunes enfants.

Réattribution « sociale »

Peu à peu, l’idée italienne d’une réattribution « sociale » des biens pris aux voyous fait son chemin en France. En mars 2019, la demande de confiscation transmise à la justice française en 2016 – donc bien avant la « proposition » du procureur de Reggio – devient effective après une décision du tribunal judiciaire de Paris : l’appartement parisien de « l’uomo lavatrice » est désormais français. Lorsque l’administrateur judiciaire procède à sa confiscation officielle, il fige, en instantané, l’intimité du mafieux. Un tube de dentifrice traîne sur le lavabo de la salle de bain. Une casserole est retournée sur le plan de travail. Quelques habits pendent dans l’armoire à la porte miroir. Un magazine automobile, célébrant en couverture la Ferrari California, est posé sur une étagère… Un appartement fonctionnel, sobrement aménagé, dont quelques meubles sont encore en place aujourd’hui. En coulisses, Elisabeth Pelsez, alors déléguée interministérielle de l’aide aux victimes et première directrice de l’Agrasc, suggère d’attribuer la jouissance du logement à l’association Le Nid, qui vient en aide aux femmes victimes des réseaux de prostitution, afin d’en faire un hébergement d’urgence ou de réinsertion.

Si les administrations rechignent, la volonté politique est réelle, à Paris comme à Rome. La garde des sceaux d’alors, Nicole Belloubet, fait part de son enthousiasme. Puis, avant même que les modalités pratiques soient finalisées, Emmanuel Macron et le président du conseil italien, Giuseppe Conte, entérinent publiquement le projet lors d’une rencontre bilatérale, à Naples, en février 2020, au détour d’une phrase dans leur déclaration commune : « Dans ce contexte, les deux pays saluent la première affectation sociale, dans le cadre de la coopération judiciaire internationale, d’une propriété confisquée à la mafia, en faveur, sur le modèle italien, d’une association française qui lutte contre les violences contre les femmes. »

Deux mois plus tard, la loi sur la justice de proximité et la réponse pénale est adoptée. Son article 4 acte la possibilité, pour l’Agrasc, de « mettre à disposition, le cas échéant à titre gratuit, un bien immobilier dont la gestion lui est confiée au bénéfice d’associations ». En d’autres termes, la France reprend pleinement le modèle italien. Si le décret d’application est toujours en attente de rédaction à la Chancellerie, Le Nid a bien pris possession du deux-pièces, dont les clés lui ont été remises en février. Un bail d’un an a été signé avec l’Agrasc pour un loyer d’environ 300 euros (charges comprises), donc très en dessous des prix du marché dans ce quartier chic.

« Après des années de traite, plusieurs mois à la rue, puis au sein d’un centre d’hébergement de l’association, une femme s’y reconstruit », se réjouit Jean-Christophe Tête, le directeur du Nid pour Paris. Malgré un statut de travailleuse handicapée lié aux traumatismes de son passé, elle a trouvé un emploi dans la restauration. Son histoire en appelle d’autres. L’administration française dispose d’ores et déjà d’une riche liste d’appartements, d’immeubles et de villas, disséminés sur tout le territoire, confisqués à des voyous déchus.

Thomas Saintourens

Simon Piel


le Samedi 16 Octobre 2021 à 09:36 | Commentaires (0)

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