Un bel exemple de redistribution sociale de biens mafieux à suivre pour la Corse…


Samedi 16 Octobre 2021

L’appartement parisien d’un mafieux calabrais sert à héberger une victime d’un réseau de proxénétisme… Un article du « Monde » à dévorer…
Cette affaire se situe dans un nouveau contexte juridique.


Loi sur la redistribution sociale de biens saisis aux mafieux.

En avril 2021 le parlement français adoptait définitivement la loi sur la redistribution sociale des biens saisis aux mafieux.

Il s'agit là d'un dispositif très efficace de la lutte contre la mafia que l'Italie utilise depuis de nombreuses années.

Et pourtant le décret d'application de cette loi en France n'est toujours pas paru.

Cela n'a pas empêché heureusement l'attribution de l'appartement parisien d'un mafieux calabrais à l'association Le Nid qui vient en aide aux femmes  victimes des réseaux de prostitution afin d'en faire un hébergement d'urgence ou de ré insertion.

L'administration dispose de nombreux biens saisis à des voyous,  y compris en Corse et notre île pourrait être l'un des premiers territoires où s'applique cette redistribution sociales de biens mal acquis.

Cela ne serait que justice


L'article du journal "Le Monde"

 

Comment l’appartement parisien d’un mafieux calabrais est redevenu français

Par Thomas Saintourens et Simon Piel

Publié le 15 octobre 2021

Gioacchino Campolo, roi des machines à sous truquées et champion du blanchiment, est mort en juin, à l’âge de 82 ans. Son immense patrimoine comprenait notamment un appartement à Paris, qui, en accord avec la justice italienne, a été récupéré par la France.

C’est un petit appartement tranquille, fenêtre sur cour, idéal pour qui recherche la discrétion. Un refuge au cœur de Paris, occupé depuis ce printemps par une quadragénaire d’origine marocaine, rescapée d’une vie de souffrances aux mains d’un réseau de proxénétisme. Ballottée depuis l’adolescence des bas-fonds d’Istanbul jusqu’aux rues de Belgrade, Skopje, Vienne et Paris, elle entame sa délicate reconstruction dans ce deux-pièces de 40 m2 situé dans l’un des quartiers les plus cossus de la capitale. Le précédent occupant, un Italien, appréciait lui aussi le calme du lieu et la proximité avec les joailliers de la place Vendôme, chez qui il payait cash, lui qui voyageait toujours avec des valises de billets. Le « signor Campolo » aimait arpenter la capitale française incognito, lors de brèves vacances, loin des tourments de son fief, la ville de Reggio de Calabre, à l’extrême sud de l’Italie.

Là-bas, Gioacchino Campolo, décédé en juin à l’âge de 82 ans alors qu’il était aux arrêts domiciliaires, était surnommé « le roi du vidéo poker ». Depuis les années 1970, cet « entrepreneur » à la carrure de boxeur poids lourd et aux sourcils broussailleux avait fait des machines à sous, truquées par ses soins, un juteux monopole. Les initiés l’affublaient aussi d’un autre surnom, « l’uomo lavatrice » (« l’homme machine à laver »). Il faut dire qu’il n’avait pas son pareil pour blanchir l’argent de plusieurs familles de la ’Ndrangheta, la mafia locale, en particulier celui des cosche (« clans ») Stefano et Libri, parmi les plus puissants de Reggio. Allié zélé de leur prospérité, il bénéficiait, en retour, de leur protection.

Ne pouvant se prévaloir d’une quelconque hérédité criminelle, Campolo grenouillait dans cette zone grise où se mêlent économies réelle et souterraine, cols blancs et hommes de main. En fidèle complice des clans, il savait user de la menace pour assurer à la fois le recyclage de l’argent sale et son train de vie de nabab. Détenteur de 27 comptes en banque, il était le propriétaire, direct ou indirect, de 260 maisons, terrains et locaux commerciaux. Un « hédoniste », un « collectionneur »… Ainsi le définissent les enquêteurs qui ont participé à sa traque.

Confiscations préventives

Sa chute remonte à 2010, année de sa condamnation à seize ans de prison pour « extorsion aggravée au moyen de méthodes mafieuses », au terme de plus d’une décennie de filatures. Au moment de saisir ses biens, les enquêteurs italiens constatent qu’un seul se trouve hors du pays : l’appartement parisien, estimé en 2019 à 560 000 euros. « Pour les mafieux de la ‘Ndrangheta, Paris est généralement une destination d’affaires, détaille Gaetano Paci, procureur adjoint de Reggio de Calabre. Mais pour Campolo, qui adorait la capitale française et ses boutiques de luxe, c’était un pied-à-terre, un investissement personnel pour son bon plaisir. »

Informé qu’une enquête avait été ouverte à son encontre dès la fin des années 1990, « l’uomo-lavatrice » avait pris soin de mettre au nom de ses enfants, à peine majeurs, les baux de ses nouvelles acquisitions. Ainsi son deux-pièces était-il officiellement propriété conjointe de son fils Demetrio, de sa fille Ivana et de sa sœur Adriana.

 

Que faire des biens qui ont appartenu à des criminels quand la justice ordonne leur saisie ? D’un pays à l’autre, les stratégies varient. La France les revend aux enchères et récupère l’argent pour les caisses de l’Etat. L’Italie, où les confiscations « préventives » étaient en vigueur dès 1982 pour lutter contre la mafia, a adopté, en 1996, une loi plus innovante, permettant de léguer à des œuvres sociales le patrimoine confisqué au crime organisé.

Cette disposition, reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme en 2014, est devenue la marque de fabrique de la justice transalpine. Le pays recense ainsi plus de 35 000 biens immobiliers confisqués, dont près de la moitié ont été redistribués. En Calabre ou ailleurs, on ne compte plus les villas de « boss », piscine incluse, transformées en centres de vacances pour enfants défavorisés, les champs de tomates ou d’oliviers destinés à une production estampillée « antimafia », et les immeubles réaménagés en locaux administratifs.

A lui seul, le patrimoine de Campolo a occupé à temps plein les administrateurs de l’Agence nationale pour l’administration des biens confisqués à la criminalité organisée (ANSBC). Rien qu’à Reggio, 240 biens ont dû trouver un nouvel usage ou simplement revenir à leur destinataire naturel. Dans le lot figure même le palais abritant le Tribunal de surveillance, qui fut, un temps, chargé de statuer sur l’incarcération de « l’uomo lavatrice »…

Celui-ci possédait aussi sept voitures de luxe, six motos et une somptueuse collection d’œuvres d’art. Evaluée à 432 millions d’euros, celle-ci se composait de bas-reliefs, de vasques antiques, de marbreries rares et, surtout, de 119 tableaux, dont bon nombre envahissaient les murs de son appartement de Reggio. Si 22 d’entre eux étaient des faux, parfois grossiers, il y avait également d’authentiques chefs-d’œuvre : un Fontana, un Pirandello, un De Chirico, et deux Dali, dont un « Romeo e Giulietta » accroché dans la cuisine comme un vulgaire calendrier des Postes. Ces toiles enrichirent, en 2016, la collection du Palazzo della cultura de la ville, devenu ainsi l’un des musées les plus réputés d’Italie du Sud.

Symboles forts

De l’avis des spécialistes, ces confiscations ont une puissante portée symbolique. « Les mafieux craignent plus de perdre leurs biens que de faire cinq ou dix ans de prison », assure Francesco Menditto, un magistrat membre de l’ANSBC, qui fut l’une des chevilles ouvrières du « dossier » parisien. « C’est un coup très fort porté à leur prestige, comme une gifle humiliante reçue devant tout le monde. »

Lors des opérations de saisie effectuées hors d’Italie, la règle est simple : 50 % reviennent aux finances du pays « hôte » et 50 % à l’Etat italien. Ce partage aurait dû s’appliquer à l’appartement de Campolo. Mais un appel téléphonique a changé la donne. Début 2018, le procureur de Reggio de Calabre, Giovanni Bombardieri, appelle Pascal Gand, magistrat français de liaison en poste à Rome. Sa proposition ? L’Italie donne à la France le logement de Campolo, à condition qu’il soit réutilisé à des fins sociales, comme le prévoit la loi italienne. Débute alors une autre histoire, celle qui, des années plus tard, fera du pied-à-terre de « l’uomo lavatrice » un refuge pour les victimes de réseaux de prostitution.

L’accord proposé par le procureur Bombardieri n’est pas simple à mettre en œuvre. Il faudra des trésors de patience et de diplomatie pour convertir la France à la méthode italienne. C’est une première mondiale pour Rome, qui y voit l’occasion de promouvoir son « modèle » à l’étranger et de prouver les vertus de la coopération.

Pour les Français aussi, ce serait inédit. Mais le ministère de l’économie et des finances – tutelle de l’Agence française de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc) avec le ministère de la justice – craint pour sa ligne comptable et redoute l’entrée dans un nouveau paradigme. Selon les informations du Monde, le ministère s’inquiète même du montant des charges de copropriété impayées par le mafieux calabrais quand il en était encore propriétaire, et émet le souhait que l’Etat italien s’acquitte de cette dette de 22 000 euros… Du côté du ministère français des affaires étrangères, on souligne l’absence de cadre législatif nécessaire à la conduite du projet. Il va falloir modifier la loi et convoquer le Parlement, dit-on en substance.

En février 2018, plusieurs magistrats français sont invités à constater la reconquête de l’Etat italien sur les structures mafieuses dans la région de Rome : au port d’Ostie, la maison du boss local est désormais occupée par un commissariat ; les studios de cinéma Tiburtina ont été confisqués à la mafia et sont gérés dorénavant par la municipalité ; à la Casa di Leda, une luxueuse villa saisie à un groupe criminel offre aujourd’hui une alternative à la prison à des détenues ayant de très jeunes enfants.

Réattribution « sociale »

Peu à peu, l’idée italienne d’une réattribution « sociale » des biens pris aux voyous fait son chemin en France. En mars 2019, la demande de confiscation transmise à la justice française en 2016 – donc bien avant la « proposition » du procureur de Reggio – devient effective après une décision du tribunal judiciaire de Paris : l’appartement parisien de « l’uomo lavatrice » est désormais français. Lorsque l’administrateur judiciaire procède à sa confiscation officielle, il fige, en instantané, l’intimité du mafieux. Un tube de dentifrice traîne sur le lavabo de la salle de bain. Une casserole est retournée sur le plan de travail. Quelques habits pendent dans l’armoire à la porte miroir. Un magazine automobile, célébrant en couverture la Ferrari California, est posé sur une étagère… Un appartement fonctionnel, sobrement aménagé, dont quelques meubles sont encore en place aujourd’hui. En coulisses, Elisabeth Pelsez, alors déléguée interministérielle de l’aide aux victimes et première directrice de l’Agrasc, suggère d’attribuer la jouissance du logement à l’association Le Nid, qui vient en aide aux femmes victimes des réseaux de prostitution, afin d’en faire un hébergement d’urgence ou de réinsertion.

Si les administrations rechignent, la volonté politique est réelle, à Paris comme à Rome. La garde des sceaux d’alors, Nicole Belloubet, fait part de son enthousiasme. Puis, avant même que les modalités pratiques soient finalisées, Emmanuel Macron et le président du conseil italien, Giuseppe Conte, entérinent publiquement le projet lors d’une rencontre bilatérale, à Naples, en février 2020, au détour d’une phrase dans leur déclaration commune : « Dans ce contexte, les deux pays saluent la première affectation sociale, dans le cadre de la coopération judiciaire internationale, d’une propriété confisquée à la mafia, en faveur, sur le modèle italien, d’une association française qui lutte contre les violences contre les femmes. »

Deux mois plus tard, la loi sur la justice de proximité et la réponse pénale est adoptée. Son article 4 acte la possibilité, pour l’Agrasc, de « mettre à disposition, le cas échéant à titre gratuit, un bien immobilier dont la gestion lui est confiée au bénéfice d’associations ». En d’autres termes, la France reprend pleinement le modèle italien. Si le décret d’application est toujours en attente de rédaction à la Chancellerie, Le Nid a bien pris possession du deux-pièces, dont les clés lui ont été remises en février. Un bail d’un an a été signé avec l’Agrasc pour un loyer d’environ 300 euros (charges comprises), donc très en dessous des prix du marché dans ce quartier chic.

« Après des années de traite, plusieurs mois à la rue, puis au sein d’un centre d’hébergement de l’association, une femme s’y reconstruit », se réjouit Jean-Christophe Tête, le directeur du Nid pour Paris. Malgré un statut de travailleuse handicapée lié aux traumatismes de son passé, elle a trouvé un emploi dans la restauration. Son histoire en appelle d’autres. L’administration française dispose d’ores et déjà d’une riche liste d’appartements, d’immeubles et de villas, disséminés sur tout le territoire, confisqués à des voyous déchus.

Thomas Saintourens

Simon Piel