Le Jury de cours d'Assises en question, le témoignage de Dominique Bianconi


Vendredi 23 Avril 2021

La question est depuis longtemps posée en Corse, comme ailleurs.. Comment peut-on laisser à des citoyens tirés au sort et identifiables, l’étouffante responsabilité de juger des membres de redoutables et sanguinaires groupes mafieux ?
Les résultats judiciaires sont là, accablants pour ce système. Or les nouvelles cours criminelles proposées par le Garde des Sceaux, ignoent la réalité mafieuse et n'envisagent pas de magistrats professionnels pour des procès où les accusés encourent la perpétuité. À savoir ces centaines d'assassinats organisés par la voyoucratie dans notre île.
Un membre fondateur de notre collectif, Dominique Bianconi, nous fait part de sa propre expérience de juré. C’était il y a une trentaine d'années. Son récit illustre bien cette fragilité citoyenne face à ces sollicitations "amicales" subies par des infortunés qui n'ont pas gagné un gros lot en étant tirés au sort. Mêmes si beaucoup d'entre-eux tombent subitement malades...


J’ai été juré…dans un jury d’assises…Oh ! Il y a 20 ou 30 ans.

Si je le raconte aujourd’hui, c’est que les principaux protagonistes sont morts, et que mon témoignage pourra être « une pièce à verser aux débats » !

Les choses avaient commencé comme toujours dans ce cas-là : un banal tirage au sort sur les listes électorales, et mon nom avait émergé. J’ai ensuite passé le barrage de tous les autres tirages au sort : celui de la commission spéciale, et celui des présidents des tribunaux judiciaires et de la Cour d’Appel.

Puis, il y a eu la formation du jury de jugement. J’ai prié de toutes mes forces : « Pourvu que je sois récusée, par l’avocat de l’accusé, par l’Avocat Général, par qui vous voulez, mais pourvu que je sois récusée ! »

Je n’ai pas été récusée, et je suis rentrée à Calvi un peu sonnée, doublement sonnée devrais-je dire, car la Présidente du Tribunal nous avait adjurés d’accepter cette mission sans essayer de chercher une excuse pour y échapper : en effet, aucun jury n’avait pu être formé pour la précédente session des Assises (les jurés jouant à « scappa scappa »), et l’accusé, qui était mineur au moment des faits, attendait depuis trop longtemps que l’on statue sur son sort.

A Calvi, une invitation à dîner m’attendait, une invitation amicale qui ne pouvait me surprendre ou m’inquiéter. J’ai ainsi appris, ce soir-là, que des informations dites confidentielles, peuvent traverser la Corse à la vitesse de l’éclair : parce que cette invitation amicale, était en fait le prétexte pour m’expliquer pourquoi il fallait que je sois indulgente dans l’affaire que j’aurais à juger.

Ne voyez aucune ironie dans mon propos : ce fut réellement un bon repas, entre amis. Le seul bémol étant que les uns avaient un « service » à demander à l’autre, et quel service !

Je ne connaissais rien à l’affaire et j’étais déstabilisée par la démarche, d’autant que l’on venait de me dévoiler qu’en fait, la famille de l’accusé ne m’était pas inconnue. La demande qui m’était faite était simple, et apparemment anodine : sur les conseils de l’avocat de l’accusé, il fallait que je demande une certaine peine de prison, et que bien entendu, j’essaie de convaincre les autres membres du jury.

Le jour dit, je suis donc arrivée au Palais de Justice, et là, les choses se sont durcies très vite : j’ai croisé dans la cour du Palais, un avocat avec lequel ma famille entretenait des liens d’une vieille amitié. Je l’ai donc salué, et comme il s’étonnait de me voir de si bonne heure en ces murs, je lui ai expliqué très tranquillement les raisons de ma présence. Il a reculé, comme s’il s’était brûlé au contact de ma main, et il m’a dit qu’il fallait que je l’ignore !

Cette première surprise passée, nous sommes rentrés dans le Tribunal, et la première personne entendue a été le gendarme qui avait mené l’enquête, et qui venait faire part de ses conclusions :  et ce gendarme qui avait été en poste à Calvi, et qui avait épousé quelqu’un que je connaissais très bien, s’est gardé de m’accorder le moindre regard.

Voir à deux reprises, des liens sociaux ordinaires, brisés par cette nouvelle situation avait quelque chose de sidérant.

Et le procès a commencé…

Pour que je cède à l’amicale pression, il aurait fallu que l’attitude de l’accusé me permette d’éprouver pour lui, une certaine empathie. Il n’en était rien ! Je n’éprouvais de compassion et de respect que pour les parents et la veuve de la victime, qui restaient d’une grande dignité et qui ne réclamaient pas vengeance, mais la juste sanction des faits qui avaient conduit leur fils et époux, à la mort.

De l’autre côté, s’étaient rassemblés avec une certaine morgue, des représentants de la bonne société bastiaise, dont l’un d’entre eux, exhiba même sa Légion d’Honneur pour expliquer au président que son témoignage ne pouvait être mis en doute.

Tout n’était que peu glorieuse stratégie :

  • D’une part, il fallait, disaient-ils, tenir compte de l’environnement social de l’accusé, et le meurtre dont il était accusé, ne devenait ainsi qu’une « erreur de jeunesse » ;
  • D’autre part, le complice de l’accusé, étant lui-même mort au cours de l’échange de coups de feu, on pouvait lui faire porter le chapeau, sans que cela n’ait d’incidence sur sa situation. Quel cynisme !

Puis vinrent les plaidoiries : du côté de la Défense, les arguments étaient ceux que je viens d’énoncer. Du côté de la Partie Civile, on vit un avocat qui, cherchant chez l’accusé, le moindre signe de regret et de compassion, tentait en vain de l’humaniser.

Le temps des délibérations fut long et pénible. Il fut précédé d’un incident qui ne fit qu’alourdir une ambiance déjà pesante : le Palais de Justice étant en travaux, les délibérations ne pouvaient pas se dérouler dans une salle contigüe à la salle d’audience. Pour rejoindre la salle qui nous était attribuée, nous sortîmes donc de la salle d’audience, encadrés par les gendarmes : une des jurées se mit à pleurer.

Pendant les délibérations, j’avais en tête les arguments que m’avaient servis mes amis - l’amitié, la famille qui connaissait déjà une situation douloureuse, la jeunesse, la fidélité - arguments auxquels je suis sensible. Mais j’avais aussi, présent à l’esprit, ce que je venais de vivre le temps du procès. Dans la discussion avec les membres du jury et les magistrats, j’étais incapable de trouver une once d’excuse à l’accusé. Seule, sa jeunesse me faisait espérer qu’il n’y avait aucun déterminisme, et qu’une rédemption pouvait intervenir.

En fin d’après-midi, le verdict est tombé : il était condamné au maximum de la peine encourue par un mineur, pour un fait de cette importance.

En tenant compte de la longue période de prévention, puis des remises de peine, il aura passé 6 ans en détention. Quelques mois plus tard, il mourra dans une fusillade dont il était la cible.

C’est ma seule expérience de juré, et pourtant cette affaire ne m’a jamais quittée, sa terrible conclusion, ne faisant que rajouter au malaise que j’ai éprouvé, du tirage au sort au verdict. Les pressions furent de tous ordres : amical, mais aussi social et culturel ! Et aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de penser que si les contraintes avaient été desserrées, la Justice eût été plus sereine, les passions moins exacerbées, et la vie des uns et des autres en eût été changée…A vita Iè !





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